Coulpe, nuances et camaïeux …


Cette fois, j’avoue, je viens de lire « cinquante nuances de Grey« .
J’avais résisté jusqu’à présent mais ma curiosité de fille l’a finalement emporté sur mes préjugés.
Je me suis donc fait prêter l’ouvrage, en trois tomes, soit 2089 pages, un pavé du genre, soyez-en assurés.

Je confesse ainsi ma participation à l’hypocrisie générale : les bouquins ne dépareilleront pas dans ma bibliothèque, je n’aurai pas dépensé un centime pour « ça » mais je pourrai en parler en connaissance de cause, à la différence de tant d’autres.

A la sortie du titre, en tête de gondole des supermarchés, j’ai tourné les pages. En découvrant les scènes les plus scabreuses, le dégoût m’a éloigné des rayonnages.
Pourquoi un tel sentiment ?
A cause de l‘image dégradée et dégradante de la Femme et de l’Homme, dans le cadre d’une relation « librement » consentie.
En effet, Madame devient un objet pour un plaisir pas forcément bien partagé. Et dans les appellations prétendument affectueuses, tout rappelle une mise en minorité, de fait : « Bébé » ne doit pas travailler, sauf dans l’entreprise de Monsieur qui utilise une technologie ou des ressources humaines pour tracer ou enquêter sur les personnes, le rêve des dictatures privées ou publiques.
De même, la domination s’exprime par le statut des « héros » :
– il est beau et sapé comme un prince tandis qu’elle est jolie (qui ne l’est pas à 20 ans ?!) mais s’habille chez Walmart
– il a au moins 5 ans de plus qu’elle
– il a presque des diplômes en économie et en politique tandis qu’elle est diplômée en littérature anglaise
– il a bâti son empire en moins de 7 ans par le jeu des fusions-acquisitions (la puissance de l’argent contre celui de l’intelligence et l’invention) alors qu’elle veut travailler dans l’édition à la fin de ses études
– il pratique des « sports de riches » alors qu’elle n’envisage même pas le jogging matinal.

Bref, il a tout du prédateur alors qu’elle passe pour une oie blanche. Nous assistons à une véritable accumulation de stéréotypes digne du film « cul-cul » de l’après-midi pour les ménagères. La demoiselle sort tout juste de la minorité d’accès à l’alcool (21 ans), ignorant tout de la vie (vierge, fraichement diplômée de la fac’, sans travail) et découvre tout avec son mentor. Elle suit le mouvement, subit. Le sommet est atteint lors que le lecteur découvre le « lourd secret » de Monsieur : la Belle succombe à l’effet « Florence Nightingale » …  et au syndrome de Stockholm,  tandis que Monsieur succomberait à celui de Lima, à voir.

Voilà pour l’essentiel de l’intrigue.

Quant à la forme, il ne s’agit pas d’un monument de la littérature, même pour le genre auquel il prétend appartenir (le Sado-masochisme). En fait, il s’agit plus de passer en revue un catalogue de mises en situations avec ou sans accessoire que d’une tentative de catharsis  ou de résilience .
Selon l’éditeur, l’ouvrage est la version papier d’un premier jet mis en ligne.
C’est pitoyable, long, comme un feuilleton sans qualité, digne d’un roman à l’eau de rose.
C’est une misère en matière d’imagination. Les mises en situation relèvent d’un mécanisme bien rodé frisant le copié-collé : il la regarde, elle le regarde et hop, une rencontre sur l’oreiller, avec ou sans accessoire, avec ou sans oreiller.
En plus de l’effet catalogue pour les situations, les positions (une insulte au Kama Sutra !), il y a aussi la litanie des marques pour des biens de consommation qui pourrait faire croire à un placement, comme cela se pratique dans certains films ou séries télévisées. Faute d’analyse psychologique ou d’étude des caractères, restent les produits commerciaux. Ce sont leurs valeurs marchandes qui profileront les centres d’intérêts ou les CSP des personnages.
C’est la foire à la superficialité.

La tournure des phrases m’a souvent laissée perplexe au point de devoir les relire pour comprendre qui dit ou fait quoi. Il n’existe que trois temps pour conjuguer les verbes : le présent à 90% (historique, comme futur immédiat ou pour décrire l’action), l’imparfait, 3%, pour rappeler l’action achevée sur la page précédente et le futur, 2%, pour envisager une situation en page suivante.
La traduction se révèle hasardeuse, à moins qu’il ne s’agisse d’un souci originel, quant à la syntaxe l’orthographe et le choix de mots « savants » … florilège :
– Pour l’orthographe : « je le voie » T1 P 261, « une des ses mains » T2 P89
– Pour le vocabulaire : « versatilité » T1 P368, « mince et pulpeuse » T1 P 252, « il semble calme et nerveux » T2 P 357
– Pour les coquilles : « impressionnan » T2P 39, « ola » (olga) T2 P565
– Pour la syntaxe : c’est correcte mais euphoniquement discutable « je halète » (dans tous les tomes, pour chaque scène scabreuse), « une des ses mains » T2 P89
– Pour les mots savants, à l’usage inapproprié : « priapisme » , « avunculaire »  … mais reconnaissons le bon usage de « hoplophobe » (mais vu comme une maladie, aspect typique du monde américain ?) !

Maintenant, de quel « produit commercial » pour quels lecteurs, ou lectrices (ne soyons pas naïfs, hein !) s’agit-il ?
Initialement, j’ai cru que l’aspect Sado-Masochiste était une proposition mercantile pour se démarquer, faute de qualité littéraire. Il parait que la surenchère devient nécessaire pour renouveler l’intérêt des clients « cœur de cible ».
Mais je n’en suis plus très sûre.

Il s’agirait plutôt d’une difficulté relationnelle entre les deux genres. Nous avons eu ce même souci dans l’entre-deux guerres.
La 1ere Guerre Mondiale a fait sortir de leur cuisine les femmes pour remplacer les hommes partis au front. L’effort de guerre a fait loi, nécessité impérieuse de rompre avec les traditions. Par contre, dès la paix revenue, ces dames ont été renvoyées dans leur foyer, parfois manu militari. Les lois sur le mariage, la filiation, les successions et les droits civiques n’ont pas tenu compte de cette « émancipation de fait », vue comme un « dommage collatéral » de la guerre.
Pourtant, les hommes, ou du moins le modèle masculin, les codes vestimentaires et les comportements ont été modifiés durant l’entre-deux guerres. L’homme s’est « raffiné » (gomina, eau de toilette, vêtements d’intérieur …) pour les uns, « féminisé » (revendication progressive de l’extériorisation des émotions ou affichage de l’homosexualité, dans une version peut-être différente de celle pratiquée sous l’antiquité) pour les autres. De son côté, la femme est devenue « garçonne » en empruntant vêtements et coupe de cheveux au genre masculin.
La femme n’a plus été mineure ou soumise, avec plus ou moins de bonheur, veuvage de guerre aidant. Elle a continué à travailler et elle a revendiqué des droits. Il a fallu attendre la libération de 1945 pour en matérialiser certains (droit de vote), jusqu’à finalement devenir co-responsable du foyer, majeure dans le mariage, libre de divorcer puis de maîtriser sa fertilité … en 1976.
De leur côté, les hommes ont tout fait pour reprendre leur ascendant sur le sexe opposé, « forcément faible ». Les gouvernements des années 1920 ont promu la mère de famille pour la cantonner à sa cuisine et aux enfants. A la libération, l’usage de la tonte infamante a aussi participé à la mise au pas des femmes, jugées « trop libres », au point de « coucher » avec l’ennemi. De nos jours, « remis à la mode » durant la guerre en ex-Yougoslavie, le viol constitue un moyen d’emprise sur le corps féminin.

Bon, tout ceci nous éloigne, apparemment, de notre sujet.
Or, il semble qu’en fait, non.
Avec des femmes « libérées », des hommes se retrouvent en plein doute sur la conduite à adopter envers le sexe opposé. Entre rupture des schémas traditionnels et manque d’éducation, il devient difficile de s’adapter à l’exigence d’égalité. Cela déstabilise également les femmes qui fantasment alors sur l’Homme, sûr de lui, exprimant ouvertement son désir, jusqu’à l’imposer. Dans les films des années 50 quand l’héroïne devient « casse-pieds » le héros lui roule d’autorité un patin. Dans les dernières fictions, la fille fait des avances ou ose le baiser, parfois à la mode « french kiss ».
Avec cet ouvrage, je me demande si l’auteure mais aussi les lectrices ne regrettent pas que les messieurs ne s’intéressent plus ouvertement à elles, sans ambiguïté, sans pour autant supporter les « situations lourdes ». Elles veulent encore attirer l’attention, sans avoir à faire tout un cinéma pour plaire, se montrer intéressées et risquer de passer pour d’insupportables « salopes ».
A moins que certaines s’ennuient, trouvent leur vie terne et rêvent d’audace masculine ?
Dans ce livre, « Supermec » se comporte comme un enfant de 3 ans (une insulte pour les bambins !) affligé d’une sexualité digne d’un bonobo (une insulte pour ces singes !) tandis que « jolie madame » est la « gentille nunuche » (une insulte pour les bécasses ?!).
Bref, cela pourrait être envisagé comme un appel des petites sœurs (frustrées ) de Claire Brétécher .
Pourtant, il me semble qu’au-delà des clichés, prince charmant et ribaude enamourée, si chacun voulait bien se mettre en ménage autrement qu’avec « une mère » ou « un macho », nous pourrions admettre que nous cherchons tous un alter ego, complémentaire, parce qu’à deux, c’est mieux.
Les difficultés croissantes (déremboursement de la pilule, fermeture comptable des centres du planning familial, campagnes anti-IVG, chômage des femmes, temps partiel imposé …) de la gente féminine en Europe et dans le reste du monde devrait faire réfléchir sur le leurre d’une telle vision « romanesque » promue par cet ouvrage.

Le témoignage d’un(e) sociologue serait le bienvenu …
Fultrix.

Publicités

A propos fultrix

European civis sum ! Είμαι Ευρωπαίος πολίτης !
Galerie | Cet article, publié dans Chroniques, Débats et société, Fiche de lecture, est tagué , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Coulpe, nuances et camaïeux …

  1. caligula63 dit :

    Bonjour, dame FuFu,

    Je dois avouer que je m’attendais à tout comme article, mais certainement pas à ça.
    Vous, portée sur les langues dites mortes et la belle litérature, vous avez lu cette… chose?
    Je dois aussi confesser que j’ai acheté les trois livres pour l’anniversaire d’une jeune femme (c’était un souhait de sa part). Avant de lui en faire cadeau, j’ai survolé les textes (je rends grâce à l’inventeur de la méthode de lecture rapide!); et, comment dire, j’ai vite refermé lesdits livres avant de les emballer et j’ai couru vers le point d’eau le plus proche, histoire de me laver les mains et me rincer les yeux…

    Par contre, je serai à votre place, j’en profiterai pour lire le dernier Musso, je ne pense pas que vous puissiez tomber plus bas. Quoi que…

    Une question pour terminer, puis-je carresser l’espoir de mettre un lien sur votre article. Je me suis inscrit sur un forum qui traite du social, de la philosophie et aussi un peu de litérature et j’aimerai partager votre vision détaillée de ces romans. Voici ledit forum: hacking-social.forumactif.org

    • fultrix dit :

      Ave Caïus.
      Pour l’ouvrage, quel est le soucis ? Qu’il existe ou qu’il favorise l’hypocrisie ?
      Ce livre est à la « littérature » ce qu’un nu peut être à l’érotisme : bien moins intéressant qu’une tournure de phrase ou un voile faussement pudique …
      Encore faut-il savoir de quoi l’on parle, en connaissance de cause. Vous même avez sacrifié à votre curiosité en vous montrant complice d’une lectrice incapable de se l’acheter elle-même. Une de mes connaissances à ouvertement admis l’achat de l’ouvrage en version tablette, pour avoir une tablette … J’ai également cru comprendre que le film faisait un tabac auprès d’un public féminin dans la tranche 20-30 ans … question d’exigence et de valeur, sans doute.

      Pour L’auteur que vous me « recommander », c’est non, assurément. J’ai déjà tenté mais impossible d’adhérer à l’intrigue, à moins que ce soit le style, ou les deux. Idem pour Marc Levy et Jean Teulé.

      Enfin, pour la « promotion » de l’article, faites à votre convenance, sans oublier de citer vos sources.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s