Les fourberies théâtrales


– « Les enfants, soyez contents, dans un mois vous êtes TOUS de sortie au théâtre.
– Que quoi ?
– Hein ?!
– Nan, j’peux pas, je me lève à 6h le lendemain, parce que je sais pas si t’es au courant, je vais au collège …  »

Moi qui revenais enthousiaste d’une sortie en ville pour trouver des places pour la tribu, cette rafale de protestations a cassé l’ambiance. J’ai donc recadré mon propos :
« Ce n’est pas négociable. Tout le monde y va. La prof’ de français a signalé l’évènement à la classe. Les autres, soyez contents d’avoir l’occasion d’améliorer votre culture générale.
– « Merci Maman » …
– C’est de bon cœur ! »

L’œuvre théâtrale « Les fourberies de Scapin » de Molière représente un des titres vedettes des œuvres classiques étudiées au collège. Le « petit » dernier (1m65 bientôt) devait s’y coller, j’en ai profité pour transformer l’évènement en sortie collective culturelle.
Le père des enfants s’est transformé en chauffeur. Il assurait le transport contre promesse d’une soirée tranquille à la maison. Mes billets sont restés dans mon sac à main en attendant le jour J, pour ne pas avoir à les oublier.
Le spectacle avait lieu au théâtre municipal. Nos places étaient numérotées. Les copains des uns et des autres devaient, pour certains y être aussi. Curieusement, l’assurance de les retrouver dans la salle rendait l’évènement moins cruel, même s’il n’était pas possible d’échanger les sièges avec d’autres spectateurs. Les jeunes comptaient sur l’entr’acte puis la fin de la représentation pour se retrouver et papauter un peu.
Bref, ce qui était à l’origine une corvée culturelle se transformait un tant soit peu en sortie acceptable.

Arrivés avec un quart d’heure d’avance sur l’ouverture des portes de la salle de spectacle, nous avons tenté de repérer nos connaissances, en pure perte.
Pour gagner nos sièges, j’ai dû expliquer les subtilités du chiffrage avec les lettres et les nombres pairs ou non, indiqués sur les marches et les sièges pour nous engager dans la bonne coursive avant de trouver le gradin qui nous était réservé. Le théâtre a ses codes auxquels les plus jeunes ne sont pas toujours initiés, faute de pratique.

Nous nous sommes mis à notre aise.
L’heure approchait.
Sur la scène, des caissons de marchandises (de type conteneur) et une sorte de capitainerie occupait l’espace avec des acteurs déjà en action, dans une obscurité renforcée par un effet de fumée. Cela devait représenter un quai d’embarquement, comme le suggère la pièce. Rien à voir avec Naples, lieu de l’intrigue initiale.
Nous n’aurons donc pas eu de levée de rideau.
Nous n’aurons pas eu non plus la frappe des coups de bâton annonçant le début de la représentation. L’extinction des lumières, sans annonce, nous a fait comprendre qu’il était temps que le spectacle commence.
Décidément, tout se perd !

Comme le plus jeune des enfants avait dû apprendre les premières tirades de la scène 1 de l’acte I et que je lui avais donné la réplique pour faciliter son apprentissage, nous nous sommes retrouvés en terrain connu. Cela aide grandement à entrer dans l’intrigue. Pourtant, confronté à un « décor » contemporain et non à celui de l’époque de sa création, avec des acteurs habillés en conséquence (vêtements « griffés » dans un style tape-à-l’œil d’une jeunesse qui se veut dorée), le contraste créé un « frottement » qui m’empêche de rentrer dans l’histoire.
Le jeu des acteurs est actualisé.
Les épées ont été troquées contre des armes de poings. Cela passe mal quand une réplique suggère un embrochage du valet par une rapière bien affutée … Mais qui s’en émeut dans le jeune public (la moitié de la salle est occupée par des groupes de collégiens et de lycéens sous le haut patronage de professeurs de français méritants …) ? Bien des tournures de phrases leur échappent, faute d’une maitrise des temps (plus-que-parfait, futur antérieur et autres subjonctifs) et du vocabulaire. Je n’ai que trop frais encore dans ma mémoire, les demandes de « traduction » du plus jeune lors de l’apprentissage des tirades, trois jours auparavant.

Or, ce qui m’est insupportable rend l’œuvre abordable pour ce même « jeune public » !
Ancrés dans leur temps, imbibés de films et séries en tous genres, ils perçoivent mieux le jeu des acteurs que leurs tirades. C’est à croire que deux œuvres se jouent en même temps, l’une orale, l’autre gestuelle. Plus curieux encore, c’est la version orale qui est imprégnée de la culture officielle, si attachée à l’écriture et au bagage classique tandis que le jeu des acteurs nous renvoie aux farces des baladins, actualisées pour des temps plus modernes. C’est que la salle contient deux publics qui ne voient ni n’assistent vraiment à la même pièce, et pourtant se trouvent à l’unisson des effets, comiques ou tragiques.
C’est la magie de ce spectacle.
C’est la force du jeu des acteurs mais aussi du choix du réalisateur.
J’ai également l’impression que ce grand écart entre le texte et le jeu d’acteurs existe depuis la création de l’oeuvre puisque toutes les provinces ne parlaient pas d’une seule et même voix et que l’accès à la langue était réservé à une trop rare population éduquée … comme aujourd’hui, pour d’autres raisons.

Moi qui ne supporte pas les décors minimalistes pour cause de rigueur budgétaire mais aussi par manque d’ambition culturelle, je dois admettre que cela permet de maintenir abordable et compréhensible des questions universelles, même si les intrigues tiennent plus des « soaps » que des interrogations d’essais philosophiques et que tout le charme vient des dialogues aux échanges parfois mouchetés …

Ce fut donc une bonne soirée, riche, quoi qu’en pense, ou plutôt dise par esprit bravache, la tribu.
A titre personnel, et nombre d’enseignants partagent ce point de vue, je regrette l’absence de décors, costumes d’époque, rideau, annonce et entr’acte.

Parce que cette œuvre est suffisamment forte pour supporter l’outrage du grand écart spatio-temporel (ben, oui, je connais aussi les classiques de la SF !), il n’en demeure pas moins qu’elle contient des réflexions typiques de son temps … l’arrangement des mariages et la maltraitance des domestiques par exemple … quoi que, pas si daté que ça …

Fultrix.

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