De l’inégalité


J’ai entendu dire à la radio durant la semaine 42 qu’un groupe de blogueurs organisaient une sorte de concours général accessible à tout un chacun.
Il suffit d’envoyer un essai sur le thème de l’inégalité, clôture des dossiers le jeudi de cette même semaine 42.
A défaut d’informations plus précises, je ne concoure pas mais je poste, pour l’honneur, en quelque sorte.

oOo

De l’inégalité.
Un intitulé fort court pour un sujet trop vaste !
Une inégalité, de quoi, pour qui ?!
Faut-il être mathématicien, historien ou juriste pour envisager le thème ?
Plagiant Edmond Rostand, je réécris la tirade de la grande scène du théâtre, dans Cyrano de Bergerac :
– quelle inégalité !
– Trop court pour une notion qui trop embrasse de domaines.
– Mathématiques : égalité et inégalité ne sont pas contraires l’un de l’autre mais bien deux notions différentes. De part et d’autre du signe « égal »les expressions s’équilibrent car elles sont de même grandeur. L’inégalité affirme un ordre, un classement.
– Social : l’inégalité suggère une préséance, une place décidée et définitive selon un rang, une hiérarchie.
– Politique, juridique : Cependant les « Hommes naissent libres et égaux en droit »
– Historique : désormais l’épouse peut ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de son mari … 1965, loi 65-570 modifiant l’article 221 du code civil.

De la sorte, il apparaît que l’inégalité côtoie la différence avec une appréciation de valeur d’éléments réels ou supposés, valorisés ou dépréciés.

Malheureusement, la distinction, la différenciation, de fait, flirte trop souvent avec la dépréciation, l’inégalité de droit.
Concrètement, pour les Hommes, le genre, l’âge, la condition physique, le pouvoir économique, l’entre gens, le savoir, la citoyenneté installent et entretiennent l’inégalité entre les individus.
Il ne s’agit donc pas de lister les inégalités crées ou entretenues mais de les comprendre, les analyser et conclure sur la pertinence de la différenciation érigée en système. Parce qu’il n’est jamais neutre d’aller dans le sens des évidences afin de les conforter.
Il apparaît donc que ce qui était un fait observé a permis de justifier un système, une organisation sociale (I) et que cela met surtout en lumière la question de la représentation de soi et des autres (II) au risque d’empêcher une certaine idée de progrès, pour le bien de tous.

I.Quand les faits justifient un système :
A. Les faits :
L’inégalité est d’abord une certitude visuelle, au service de l’évidence. La population humaine (pour ne s’en tenir qu’à elle) offre une variété de corps et d’esprits qui évoluent selon l’âge et les talents de chacun.
A titre d’exemple, un enfant, avec ses apprentissages devient un adolescent puis un adulte avec des compétences en progrès (en diversités et en qualités).

Avec la vie grégaire, l’allongement de l’espérance de vie, l’éducation et la transmission des savoirs deviennent possibles. Tout le monde n’y accède pas pour la totalité et n’en profite pas de la même manière. Une même leçon n’est pas toujours comprise de la même façon par l’ensemble des membres de la classe. En termes d’apprentissage, une même classe d’âge n’accède pas dans son ensemble aux plus hauts diplômes. La tournure d’esprit, le goût pour l’abstraction, les capacités financières à entretenir un étudiant ne sont pas « universelles » non plus.

De cette réalité, certains voudraient ou pratiquent un maintien, une institutionnalisation, justifiés par je ne sais quel « ordre naturel » … dont ils seraient, pour ainsi dire, les seuls bénéficiaires.

B. L’institutionnalisation :
Dans cette optique, TOUT ce qui différencie permet alors d’établir une inégalité au sens mathématique, auquel s’ajoute la notion de valeur, au sens linguistique, c’est à dire le rang, la préséance, jusqu’à l’impérialisme.

Le genre permet le maintien en minorité juridique des filles, sous tutelle des pères, des frères, des époux.
Le rang de naissance justifie la primogéniture d’un genre sur l’autre, à moins qu’il ne soit indifférencié. Par extension, une cellule familiale peut trouver sa place selon la hiérarchie d’un clan, un village, une nation.
Les droits politiques, par le biais de la nationalité et la citoyenneté peuvent être refusés aux pauvres (vote censitaire, genré ou non), aux étrangers.

Et en poussant le raisonnement jusqu’au bout, après un déni de citoyenneté, celui du déni à Humanité peut être fermé, permis, organisé jusqu’à justifier sans débat, l’esclavage et le génocide.
Emmanuel Todd explique très bien ces mécanismes d’exclusion, de mise au ban dans son ouvrage « Après la Démocratie » tandis que la collection « Que sais-je » éclaire utilement sur le totalitarisme politique s’appuyant sur ces présupposés.
Cet état des choses existe depuis le néolithique  avec ses premiers charniers de guerre avérés. De l’orient à l’occident, pour de « bonnes raisons », il y a moyens d’occire sans culpabilité.

A travers tous ces exemples, il apparaitrait bien que tout repose sur l’image de soi, au miroir de l’autre. Et, contrairement à ce qu’énonce Antoine de Saint-Exupéry, l’Autre, par son existence même, par ce qu’il diffère, lèse celui qui le côtoie ( « lettre à un otage »  ).

Cette conception des choses révèlerait alors une réelle méconnaissance de soi, un manque d’assurance et d’estime qui rendrait la différence insupportable au point de s’en servir comme repoussoir. Au lieu de voir globalement ce qui rapproche, on insiste sur le détail qui éloigne.

II. la construction de soi et la présence de l’autre.
A. La conscience de soi.
Prise de conscience :
Selon Descartes, il faut être « sensible » pour avoir conscience du monde. C’est le service des 5 sens auprès de la logique et la raison, selon la méthode. Tout cela, concerne le monde extérieur.

Pour s’estimer, ainsi que les autres, il faut user de « l’opinion » et non du « sensible ». L’estime relève donc de l’auto-évaluation avec des moyens internes, ce qui n’a rien de fiable … parce que relevant de l’Âme et de la Passion. Tout devient plus difficile quand il faut raisonner. Descartes préfère se concentrer sur ce qui est extérieur à l’Homme.

Pour penser à soi et en tirer une idée avec une certaine valeur, il faut attendre Rousseau.
Pour y parvenir, il part de très loin, voire prend le problème à l’envers.

Outre qu’il parle beaucoup de lui (sa vie, son œuvre au point d’inventer l’autobiographie par le journal intime … publié) il « invente » tout de même la notion de Nation, comme accumulation d’intérêts privés parvenant à trouver et sublimer un intérêt général, au lieu d’additionner quantités de mesquineries.

Supposant que à l’état de Nature, sorte de Paradis perdu, l’Homme pratiquerait la liberté et l’égalité de tous, pour tous ( l’auteur ne comprenant pas la notion de droit du plus fort des sociétés animales, pas encore sujets d’études …), tout ce qui a trait au « droit naturel » pour justifier les inégalités est rejeté par l‘auteur. Les notions de « soi » et de « l’autre » ne deviennent pas pour autant des objets d’études. Par contre, la notion de Raison, fruit de l’éducation, devient un élément indispensable pour faire face à la fin du « temps de l’innocence » et de l’état de nature, perdus en même temps que la civilisation urbaine s’installe, pour retrouver la Liberté et l’Egalité.

Il faut attendre Kant et son ouvrage traitant de la « Raison Pure » pour envisager la Raison comme moyen pour l’Homme d’appréhender correctement le monde, selon ses facultés intellectuelles et la Morale comme grille de lecture distinguant le Bien du Mal.
Cette distinction amorce l’idée de ce qu’il est acceptable de subir ou d’imposer. En partant du scepticisme, par refus des superstitions ou des dogmes, ces auteurs retrouvent l’Ethique, prônée par les philosophes antiques à la recherche du bonheur alors que Kant la pratique pour elle-même.

Avoir conscience d’un partage avec l’Autre :
La conscience de Soi, en devenant son propre objet d’étude, évaluée selon des critères d’exigences moraux permet à l’Homme de s’accorder une valeur, très autocentrée.
L’autre n’est analysé que de façon politique, comme une duplication de soi au point de former une Nation ou comme un ennemi en embuscade, protégé par les frontières.
Bref, l’autre est vu comme une fonction (profession, parent de tel ou tel) et non comme une personne. La pression sociale doit y être pour quelque chose, jusqu’aux mariages arrangés.
Les grands sentiments et l’envie de vivre pour soi viendra après la révolution Française.
Au demeurant puisque nous n’avons pas encore la pratique des papiers d’identité ni de grandes vagues de migrations pour cause de misère ou de conflits armés à grande échelle (de type guerre mondiale avec l’armement industriel). Les rares cas d’exode sont toujours pour des départs hors de France, le dernier remontant à l’expatriation des Huguenots sous Louis XIV … Auparavant, l’étranger débarquait en ville à la demande des seigneurs et rois pour pratiquer un art ou une science que nous ne maîtrisions pas … une forme « d’émigration choisie », en quelque sorte.

Cela explique pourquoi le regard de l’autre qui vous estime fera l’objet de réflexion bien avant que l’on voit l’autre comme un être différent de soi qui mérite notre estime et notre respect.

B. Le regard de l’autre.
Celui qu’il vous porte :
Dans une société où la pression sociale est forte, l’estime que vous portent les autres est importante. Elle va jusqu’à vous permettre de prendre une « bonne » place dans le groupe : celle que l’on attend de vous et que vous êtes capable d’honorer.
Là encore, les mots ont un sens : il faut tenir son rang, être à la hauteur, répondre aux désirs et aux vœux de l’entourage. Bref, c’est lourd de charge mais aussi de mise en hiérarchie.

L’estime parle de reconnaissance favorable de la valeur d’une personne.

Mais tout cela reste très contraignant. Le sentiment, le ressenti n’y a pas sa place. Il faut bien admettre que de nos jours, le sentiment prime au risque de nous transformer parfois en « sale môme »…

Celui que vous portez sur lui :
Imaginons que chacun doive être à sa place pour que le groupe fonctionne, sans déviance possible sous peine d’exclusion. Alors, le souci survient quand l’autre qui ne colle pas au schéma, ne rentre pas dans le moule parce qu’il se met en porte à faux. Il met en danger toute cette belle mécanique et surtout oblige à confronter un autre modèle possible, qui existe et fonctionne.

Si le modèle vient d’un migrant économique, il est plus facile de le dénigrer car après tout, là d’où il vient, il ne doit pas être performant, puisque la personne cherche à s’y soustraire. Pourtant, si dans son nouveau foyer, ce migrant reproduit son modèle au lieu de s’intégrer, de se fondre dans le décor et pratiquer un mimétisme de bon aloi, les ennuis commencent. Une ancienne tradition voulait que « l’étranger », passé un certain nombre de nuitées pour son séjour revête un costume local, pour se fondre dans la population. Mais qui s’en souvient ?!

Les religions tentent bien de passer outre l’origine géographique au profit de la confraternité cultuelle, mais il s’agit d’un déplacement du « problème ». Il y aura toujours un « autre », sauf à se vouloir « œcuménique», retenir un dénominateur commun plus général.

Il s’agit alors de voir l’Humain dans l’homme qui nous fait face.

Il faut penser plus globalement, ce qui oblige à ne plus s’arrêter sur les détails, qui pourtant au quotidien ont tellement d’importance …
Et encore, nous ne parlons que des adultes qui se regardent en « chien de faïence » ou pas. Parce que depuis les années 70, la psychologie nous explique que « l’enfant est une personne »  …

Tout cela pour dire que l’inégalité est d’abord une question de regard.
Regard où l’autre devient un miroir, déformant ou pas, selon l’estime de soi, l’éducation reçue et l’empathie envers « nos frères humains ».
Cette fameuse empathie n’est possible que si chacun d’entre nous sait, comprend et accepte qui il est.
Bien calé dans sa sécurité émotionnelle, il est plus facile d’accueillir l’Autre tel quel, sachant que les défauts des uns sont parfois des qualités que nous n’apprécions pas …
Tout cela n’a rien de naïf, ou bisounours, selon la terminologie actuelle.

Il s’agit de devenir adulte, raisonnable, au minimum parce que l’on est toujours le moins de quelqu’un et le plus d’un autre, au meilleur parce que l’on est convaincu que la confiance, le partage et la coopération favorisent le progrès pour tous, sans craindre pour soi.
Démographiquement, les sociétés humaines cultivant l’égalité des droits et des devoirs parviennent mieux à surmonter les difficultés.

Il ne reste plus qu’à savoir dans quel objectif ou projet commun.

Et c’est là que nous passons dans le monde de la politique …

Fultrix.

Pour aller plus loin, un article de Slate sur la notion de « je ».

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A propos fultrix

European civis sum ! Είμαι Ευρωπαίος πολίτης !
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2 commentaires pour De l’inégalité

  1. christian dit :

    excellent exercice , il faut bien être inégaux pour que la balance existe, sic! je plaide pour ma paroisse…qui n’est pas celle des poids et mesures , plutôt celle de la non discrimination comme nous l’enseigne la CEDH
    christian

    • fultrix dit :

      Ah, oui, la CEDH.
      J’ai parfois du mal à comprendre certaines décisions.
      Un honorable membre de mon comité de lecture était plutôt orienté sur l’égalité des droits mâtiné d’équité (« chacun selon ses besoins ») et de promotion de l’individu via la pensée chrétienne.
      Quand à moi, je n’arrive pas à sortir du schéma politique du contrat social et de l’esprit des lois …
      Comme quoi, sur un mot, il est possible d’obtenir une diversité riche en analyses toutes complémentaires.
      Je me demande s’il ne serait pas possible de faire une « méta-dissert » avec toutes ses réflexions …

      Je suis contente de vous retrouver sur la toile !

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