« Discours sur la dette » Thomas Sankara


Titre : « Discours sur la dette », prononcé à Addis-Abeba en 1987
Auteur : Thomas Sankara avec la préface de Jean Ziegler
Editeur : Elytis
Collection : Quoi de neuf
ISBN 978-2-35639-135-3
Diffusion : Harmonia Mundi
Prix public : 6,50 €

Mes observations sont rédigées en italiques.

I. Préface de Jean Ziegler :

26 pages de présentation pour un discours de 15 pages … Signe qu’il faut bien restituer dans son contexte l’auteur et ses paroles.

Jean Ziegler présente un homme de conviction et de valeur pour son pays et les populations présentes sur son territoire. Un homme, mort d’avoir dit la vérité, qui voulait en finir avec l’assistanat néo-esclavagiste dont son Etat était victime, avec la complicité de dirigeants corrompus.

Présentation de l’homme Sankara :

Il était du sérail.
Né en 1949, en Haute-Volta sous domination française, fils d’un militaire colonial Peul démobilisé, issu d’un mariage doublement mixte (ethnique et religieux), il a subi comme tant d’autres les injustices des Blancs, sans les accepter.
Militaire formé en Afrique dans divers pays de « France-Afrique », il observe et apprend beaucoup politiquement. Il cherche à se forger une connaissance politique pour ne pas être un simple exécutant de basses-œuvres car pour lui « un militaire sans formation politique n’est qu’un criminel en puissance » …
Il cherche à nouer des contacts avec des partis et des syndicats d’opposition et s’entoure d’un noyau « partisan », tout en faisant une carrière institutionnelle brillante au point de devenir secrétaire d’Etat à l’information puis premier ministre en 1982.

Il se fait remarquer en janvier 1983 à la convention de New Delhi des pays non alignés. François Mitterrand s’en plaindra au Président de Haute-Volta qui le fera arrêter en mai 1985, déclenchant une révolte populaire transformée en révolution (regroupant des syndicats, diverses formations d’inspiration communiste, des militaires) qui le portera au pouvoir dès le mois d’Août 1983.
Curieusement, la Haute-Volta verra sa victoire un 4 Août 83, clin d’œil à la fin des privilèges dans la France de 1789

C’est en Décembre de la même année que Jean Ziegler (Auteur de « Main basse sur l’Afrique ») le rencontrera au Burkina Faso. La rencontre sera riche en discussions, débats et permettra la naissance d’une profonde et improbable amitié.

Durant ses années d’exercice du pouvoir, les grandes puissances chercheront à le contenir dans sa politique internationale alors qu’il fera toujours tout pour ne pas être « récupéré ».

Au sujet du discours :

Il dénonce le cynisme des Pays du Nord qui pratiquent la Démocratie chez eux tout en réservant la misère et le pillage des pays au Sud.
Il dénonce cette forme de « fascisme extérieur » (expression de Maurice Duverger).
Comme si, l’inégalité devait toujours exister quelque part, même dans les sociétés civiles prônant l’égalité des droits et des devoirs.
Or, cette forme de colonialisme et d’impérialisme ne dérange pas les peuples du Nord. Cela fait échos au livre « Après la Démocratie » d’Emmanuel Todd.

Au Sud, des gens s’insurgent. Jean Ziegler observe que cette révolte n’a pas forcément lieu dans les pays ayant un peu « émergé » mais plutôt dans les pays les plus pauvres, comme la Haute-Volta de l’époque. L’auteur oublie le fameux précédant de la révolution bolchévique, née dans un pays « trop agricole » pour être retenu comme candidat à la révolution par Marx lui-même … Comme si les auteurs ne parvenaient pas à voir un pays comme un corps « social » ayant finalement conscience de sa propre et urgente nécessité de survie.

Sankara explique que contre toute logique apparente, le Sud verse plus d’argent au Nord qu’il n’en reçoit (prêts aux Etats … mais quid des sommes des migrants à leurs familles ?).
Il observe que la domination militaire n’est plus nécessaire : le service de la dette suffit, plus discret et bien plus redoutable …
Car la dette empêche tout investissement dans le pays débiteur. Du coup, pas d’autosuffisance agricole ou industrielle possible, ce qui renchérit la dette par les trop nécessaires importations de denrées et de produits manufacturés. Chaque secteur économique souffre d’absence de filière structurée efficace.

Il dénonce également le discours formaté, culpabilisant et bien rodé, débité en cas de risque de défaut de paiement :
« Il faut payer car tout crédit engage celui qui le contracte ». D’autant qu’un défaut généralisé mettrait à mal le système bancaire mondial, engendrant une gigantesque crise financière
Or, c’est faux !
Dix ans de remboursement du service de la dette de 122 pays du tiers-monde représentaient dans les années 80 moins de 2% des revenus nationaux des pays créanciers.
A titre de comparaison, Jean Ziegler précise que la crise des Surprimes a entrainé la dépréciation de 60 à 80% de certains titres boursiers, ce qui est 70 fois supérieur à la valeur des titres d’emprunts de ces mêmes 122 pays. Certes, avec la crise des Surprimes, le système financier et monétaire a grandement tangué mais il est toujours en place et est curieusement ressorti renforcé dans certains domaines …

Il faut également savoir que la dette est gérée par le FMI qui, en cas de difficulté de remboursement, exige la privatisation de services publics et de pans entiers de secteurs économiques au profit de sociétés multinationales. C’est une véritable main mise sur des richesses, comme un pillage organisé. Cela me rappelle ce qui se passe en Grèce !

Thomas Sankara l’a dénoncé, l’a prouvé, ce qui l’a condamné à mort, 3 mois après ce discours audacieux.

II. Le discours de Sankara :

Pour vivre dignement, indépendamment, la paix, sans dette, est nécessaire.
La Conférence à Addis-Abeba permet d’en discuter entre-nous, Africains. Encore faut-il être tous présents !
L’O.U.A est devenue en 2002 l’U.A. Or, à mon sens, une Union qui perd son « O » (Organisation) perd son squelette, sa structure, sa voix et donc sa force.
Or, l’absence remarquée de certains dirigeants africains démontre le peu d’intérêt qu’ils ont pour leur pays, leurs populations et leurs intérêts nationaux, inféodés qu’ils sont aux occidentaux.
Il faut les mettre à l’amende !
Parce que seule l’union fait la force. Si chacun parle ou agit dans son coin, il risque de créer des tensions sociales, politiques et militaires chez lui et chez ses voisins. Au point d’aboutir à la complète déstabilisation de la zone.

La dette est née du colonialisme, prolonge le colonialisme de façon « hors sol » et transforme le colon en bailleur de fonds, à discrétion. Sankara propose une image de ce colon nouvelle version en jouant sur le mot « bailler », se décrocher la mâchoire à ne rien faire et mettre à bail, l’argent de la dette, comme un propriétaire loue son bien.

Sankara salue également le discours remarqué et remarquable du premier ministre de Norvège à l’OUA et qui tente une campagne d’annulation mondiale de la dette des pays les plus pauvres. Pour lui, cette intervention justifie son analyse, renforce sa conviction et sa détermination à agir.

Il revient donc sur la dette Nord/Sud.
Non, elle ne menace pas, en cas de défaillance, l’ensemble du système mondial.
Honorer sa dette revient purement et simplement à se suicider.
Prétendre s’enrichir dignement sur le dos des pauvres va à l’encontre des règles élémentaires du commerce (« on ne prête qu’aux riches », proverbe du Nord). Donc, s’engager dans cette voie, c’est jouer au Casino (réflexion déjà entendue pour les prêts immobiliers à l’origine de la crise des surprimes (« subprimes », en anglais) avec les preuves de triches pour accorder à tout prix des prêts à des personnes insolvables. Piper les dés puis ensuite réclamer un respect des règles de remboursement, revient à jouer au casino . Je serais curieuse de savoir qui pourrait soulever la règle de droit selon laquelle « nul ne peut invoquer sa propre turpitude pour échapper à son engagement » …).

Thomas Sankara oppose à la dette en argent la dette du sang versé par le continent noir lors de conflits entre pays du Nord, pour des guerres qui ne regardaient pas le continent. Il fait référence à la première puis la seconde guerre mondiale (pour les détails, lire l’ouvrage du docteur Schweitzer « A l’orée de la forêt vierge » et regarder le film « Indigènes » avec le scandale des pensions minorées).

Sankara considère qu’une crise, c’est quand le faible s’oppose au fort :
– Pour l’égalité des droits
– pour le partage des richesses,
– pour le rapatriement de biens mal acquis …

Pour y faire face, l’OUA doit parler d’une seule voix, ferme. Il ne s’agit pas d’être contre les populations du Nord mais contre les créanciers du Nord qui exploitent tout autant le Nord et le Sud. Cela sent son discours marxiste-léniniste mais sonne particulièrement juste quand on se rappelle comment les banques et autres fonds ont fait défaut, qu’il a fallu les soutenir avec des fonds publics, mettant en péril les finances publiques et nos impôts, que ces mêmes organismes se sont fait une joie de refinancer ou dépecer

Contre ces « vautours », Sankara rappelle qu’un pauvre vole pour survivre alors qu’un riche truande à la hauteur de ses moyens, largement plus substantiels sans se soucier de la prédation et de ses conséquences pour l’Etat dont il est membre (comparaison de la fraude aux allocations de toutes sortes face à celles des « expatriés » fiscaux, ramené aux nombres des personnes impliquées)

Bref, tout le monde sait et dit que les pays pauvres ne peuvent pas payer mais personne agit. Il faut donc que les pays africains se prennent en main, via l’OUA.
De la sorte, débarrassés de toute dette, la paix y reviendra car jusqu’à présent, la dette sert à l’achat d’armes pour conquérir des régions voisines riches. Avec les richesses volées, les états pensent pouvoir rembourser les pays du Nord … Cela ressemble à l’histoire de la guerre des grands lacs au Rwanda.
Sankara exhorte ses coreligionnaires à se reprendre en mains pour que chacun puisse assurer son propre développement (cf. la filière du coton détaillée dans l’ouvrage de Eric Orséna « Coton »), en interne, limité au continent africain, vivre de son travail, libre de toute dette, dans la dignité.

 

Fultrix.

 

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