Le langage n’est-il qu’un outil ?


Ceci est un vrai sujet du bac de philo’.
Si, si, je l’ai entendu au journal de 20h le 15 juin dernier… et cela m’a trotté dans la tête.
J’ai passé le baccalauréat il y a … pfff … « un certain temps ».
Et comme j’ai, parfois (?!), des idées (« très, très », insiste la tribu ) bizarres …

Top chrono, 4h, c’est parti !

oOo

Le langage n’est-il qu’un outil ?

En général, une phrase interro-négative appelle une réponse négative. Il faudrait donc penser que le langage ne serait pas qu’un outil. Il l’est au premier chef mais pas que cela.
Et puis, il me semble que cette question, même négative, est spécifiquement « moderne ».

A autre siècle, le 19 ème par exemple (ah, ben oui, le mien !), le mot « outil » aurait été remplacé par celui de « véhicule ». Hélas, le vocable est trop connoté aujourd’hui pour des candidats trop souvent dépourvus d’un vocabulaire « soutenu ».

Quant au langage, de quoi parlons-nous ?
D’une suite de sons articulés, ou pas, avec une syntaxe et une grammaire ?
Et cette élaboration langagière mise en place, qu’exprime-t-elle ? La pensée ?
Ce qui voudrait dire que le langage se réfère à une pensée qui le précède (tel que « je pense, je parle ») à moins que cela ne soit l’inverse (« je parle, au point de développer ma pensée » ?).
Terrible question rejoignant celle, plus prosaïque, de la primauté de l’œuf sur la poule …

A la suite de quoi, vient la question tout autant importante : « à quoi sert-il de parler ? ».
Ah, ah, je vois déjà le sourire goguenard des garçons, accompagnée de la tirade selon laquelle les filles parlent pour ne rien dire
La réponse supposerait une communication avec un tiers, un échange avec un autre. Cela induirait une vie en groupe nécessitant le partage d’informations. Reste à connaître l’intérêt d’un tel échange. S’agit-il d’élaborer des relations sociales, d’organiser un projet, au propre comme au figuré ?

Puisqu’il s’agit de construire, la notion d’outil trouve sa pertinence.
L’outil implique un moyen technique, industriel, peut-être laborieux, avec toutes les connotations qui vont avec. Ce qui est « laborieux » fait penser à «  difficile », « pénible ». Pour l’aspect « industriel », arrivent les mots « industrieux », « standardisation », « normalisation » …

Avec le terme « véhicule », nous avons plutôt une notion, un moyen de transport pour « exprimer » (« faire sortir de soi » et matérialiser une pensée, relevant de l’intime). Nous revoici avec « un truc », un outil plus ou moins bricolé, élaboré et maîtrisé par le locuteur (celui qui parle, emploie le langage).

En poussant un peu la réflexion, nous nous retrouvons avec la confrontation des mots « langage » et « écriture ». Nous aurons peut-être à en reparler lors de la conclusion.
Dans l’immédiat, il va falloir départager les philosophes et les linguistes entre ceux qui réduisent le langage à un outil (I) et ceux qui lui attribuent un rôle plus important (II).

  1. Quand le langage n’est qu’un outil.

Pour justifier cette analyse, nous observerons les positions de Platon et de René Descartes sur leurs approches du langage pour comprendre sa réduction à l’état d’outil.

Selon Platon.
Avec Socrate et Platon, son disciple, tout comme avec Epictète, tout l’enseignement philosophique repose sur la parole, le discours, facilités par la marche … école péripatéticienne oblige. Malgré tout, la promenade n’est qu’un moyen de transformer le domaine public en salle de classe, en lycée ou gymnase, sans le prix du loyer, donc accessible à tous.

A cette période antique, tout repose sur l’oral. Qui sait écrire, qui maîtrise l’écriture et peut s’offrir un volumen ? Il fallait donc permettre le raisonnement avec un support accessible à tous : le discours.
Pour tout mémoriser, il a fallu développer des techniques, bien les roder pour ne pas altérer le raisonnement et conserver l’articulation de la pensée. Les Aèdes, eux-mêmes, s’en servent pour leurs récits.
Alors, oui, le langage est un moyen.

Avec l’élaboration de la rhétorique et de la dialectique, les formulations de transitions, et autres techniques oratoires, il s’agit de convaincre. Raisonner juste est le signe d’un esprit droit, donc sage.
Il s’agit aussi de placer la parole dans la vie de la Cité, d’abord en Justice, puis en politique et enfin en philosophie et dans les arts littéraires.

Dans ce monde, les mots existent d’abord et n’attendent plus qu’à être prononcés pour que la pensée se révèle. Que faire alors des néologismes dont notre époque est si friand ? Nous aurons l’occasion d’en parler plus loin.

Selon Descartes.
Célèbre pour son fameux « discours de la méthode », il laisse supposer que tout repose sur l’articulation des mots, des concepts, de la technique pour parer à tout écart dans le raisonnement.
Nous assistons à l’empilement de phrases simples, dites « de bon sens » (supposées exactes car largement partagées par la plus grand nombre !).
Une phrase, une idée et avec leur enchainement, le raisonnement obtenu sera juste.
Les mots permettent ainsi de trouver la vérité quand ils sont bien utilisés.
Le langage est là encore, un moyen.

Cependant, le but poursuivi est différent.
Il s’agit de permettre à l’Homme de comprendre le monde à travers une prise de conscience, déduite d’un raisonnement.
L’Homme s’émancipe de Dieu (sans le dire, à cause de l’Eglise) : « je pense, je suis ».
L’Homme oublie un peu les autres, sauf s’il fait part de ses découvertes intellectuelles. Il s’agit alors de reformuler le monde, dans son ensemble, pas dans son quotidien, si ordinaire.

Ne plus envisager d’influencer la vie sociale par la rhétorique laisse supposer soit qu’il n’y a rien à y faire, parce que d’autres s’en occupent ou verrouillent son accès, soit parce qu’il y a autre chose à étudier.
Descartes se veut doter de raison, de logique grâce au discours, imparable, croit-il.
Le langage, avec ses sons articulés, structuré en grammaire et syntaxe est comparable à l’équation mathématique.
La pensée cherche à trouver « l’inconnue » par les mots.

Le langage en lui-même ne l’intéresse pas, n’est pas sujet d’étude, comme s’il allait de soi.

D’autres vont s’emparer du langage, pour l’étudier, créant ainsi une nouvelle discipline universitaire : la linguistique.

II. Quand le langage est plus qu’un outil.

Selon Ferdinand de Saussure.
Avec lui, une certaine révolution intellectuelle permet d’envisager le langage comme autre chose qu’un simple support.
En effet, il a plusieurs valeurs, comme une poupée gigogne.

Il s’agit pour l’Homme, d’une suite de sons articulés. Le langage s’articule également autour de la notion de racines de mots, ayant une histoire, une généalogie. Cette notion est à l’origine des travaux de F. de Saussure sur le Sanskrit. Enfin, le langage, le choix d’un mot par un groupe d’Hommes ou par votre interlocuteur, n’est jamais neutre vis-à-vis de la langue, du groupe social, de l’idée que s’en fait celui qui l’emploie.

Ce professeur suisse disserte également sur la différence entre le langage et la parole. Le langage est un outil de communication, en général, la langue, une forme d’outil (une spécialité en quelque sorte regroupant les langues parlées par les différents Etats) et le langage, l’expression concrète, le témoignage, la pratique, la mise en œuvre, de cet outil.

Cette façon d’étudier le langage relève alors de la linguistique, nouvelle spécialité à cheval entre deux siècles, le XIXème et le XXème, période qui voit également émerger une autre science humaine, la psychanalyse.

Cette façon de décortiquer l’expression humaine et sa signification pour elle-même démontrerait que l’intime, l’individu, prend une certaine importance. Il s’agit d’une forme d’introspection.
L’homme n’est plus vu globalement mais dans le détail.

C’est une nouveauté.

Autant les philosophes antiques ou anciens envisageaient l’être humain comme un tout, autant la période moderne le dissèque, l’étudie dans le détail au point de le désincarner.
Désormais, avec ces nouvelles sciences il faut de nouveaux mots. Quand les différents sens des mots déjà disponibles ne suffisent plus (évolution historiques, sens propre ou figuré, pratique de l’oxymore…), il faut en créer d’autres.

Il devient un objet d’étude.
Avec la linguistique, la sémiologie, le structuralisme, l’immanence du langage voudrait que le son, le mot, ait sa source et son expression dans les langues.
Il n’y a rien de neutre. Le mot témoigne de la conception du monde pour son auteur. Curieusement, la pensée n’est plus évoquée dans le débat alors qu’aux siècles précédents, des philosophes avaient porté la controverse sur sa prééminence sur le mot.

D’autre part, en analysant dans le détail la production humaine, de nouveaux mots et concepts s’élaborent, entrainant des néologismes.
Il ne faut pas confondre élaboration de mots au service d’une pensée en constante évolution et la frénésie de certains qui soit recréé un langage pour se démarquer (le parler « djeun’s ») ou s’isoler (l’argot, le louchébem …) soit pour faire illusion d’être une « science sérieuse » (et là, je pense à toute la « littérature » des nouveaux « managers » ou autres « rois » du marketing …)

C’est à l’occasion de la transmission de ces mots nouveaux dans d’autres langues qu’apparaitront les difficultés. Parfois, les mots recouperont d’autres définitions, notions, concepts, parfois, la traduction se révèlera impossible sauf à user de périphrases dommageables pour la bonne compréhension de l’idée qu’ils contiennent, qu’ils véhiculent …

De la sorte, ce qui n’était plus un outil pour se transformer en objet d’étude, redevient outil pour être enseigné à un tiers, étranger à la langue ou à la discipline.

Alors, qu’en conclure ?

Au fil du temps, selon la curiosité des contemporains, le langage véhicule une pensée, exprime une idée de l’Homme dans son groupe afin de communiquer, réduire une incompréhension, transmettre un savoir ou une vision du monde.

L’Homme se retrouve avec un outil, un moyen immédiat pour résoudre des problèmes ou se projeter dans l’abstraction. L’Humain est alors créature ou créateur, selon qu’il subit ou suscite le langage.

L’ambivalence caractérise donc le mieux le langage.

Mais le langage doit être également envisagé comme expression orale qui peut très bien s’opposer à celle de l’écrit.
Alors, nous risquons d’ajouter la notion de maîtrise de la langue, du support écrit qui défie le temps (durabilité du support), l’espace (orateur et auditeur, dans un même lieu, au même moment) et la connaissance (avec la maîtrise des règles de grammaire et de syntaxe).

Cette maîtrise du temps devient alors essentielle. Il s’agit de résister face à un langage différent (pensez aux mots du secteur informatique dépourvus de toute traduction) parce qu’appartenant à une autre langue. Toute aussi anecdotique ou d’arrière garde que peut apparaître le comité supérieur de la langue française , il permet pourtant de maintenir la diffusion et la pratique de la langue.

Le langage prend le pouvoir.
Il devient un outil.
Le langage est au service d’une pensée.
Il devient donc l’âme du groupe qui en use.

D’où les vifs débat sur l’orthographe, l’enseignement des langues et la primauté (ou du moins la préséance) de certaines sur d’autres.

Les Romains considéraient le langage comme une preuve de civilisation, face aux Barbares qui ne maîtrisaient pas la Langue (la grecque et la latine), laissant alors échapper des barbarismes …

oOo

J’ai rédigé ma copie « en condition d’examen », sans avoir révisé quoi que ce soit … pour la beauté du geste.
J’ignore totalement ce qu’en disent les sites de correction.
Entre temps, mon « comité de lecture » a pris ses vacances.
Mon travail a donc un peu trainé dans sa boite aux lettres.

A votre tour !

Fultrix.

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