La sécheresse : de la théorie à la pénurie !


C’est la saison des jardins, potagers, expositions florales et ventes de plants.

Tandis qu’exposants et collectionneurs cherchent à dénicher LE végétal qui les rendra heureux, le badaud hésite à acheter des « trucs d’ornement qu’il faudra arroser pour pas gâcher la dépense »…

Il faut bien admettre que le quidam, avec son jardin lilliputien, son balcon étriqué ou son rebord de fenêtre veut bien renouer avec Dame Nature, se salir les mains avec le terreau universel MAIS refuse de dépenser pour une plante soiffarde, non comestible de surcroît !

C’est la faute à la sècheresse !

Plus exactement, au traitement médiatique qui lui est réservé.

Pensez donc ! Du journal télévisé dès 6h30 jusqu’à celui de l’édition de minuit, des journalistes, prévisionnistes et météorologues nous abreuvent, si j’ose dire, de nouvelles plus catastrophiques les unes que les autres (nappes phréatiques au plus bas, cultures séchant sur pieds ou ne levant pas, « insolente » absence de pluie en plein mois de mai après un hiver rigoureux à en devenir neurasthénique !)

Je suis fatiguée de ces annonces !

J’habite dans un département qui ne dépayserait pas un nordique tant la pluie et la grisaille sont la norme, le soleil et les fortes chaleurs, des exceptions !

Mon jardin est resté d’un vert provoquant au plus fort de la sècheresse de 2003, c’est vous dire !

Lassée de ce catastrophisme, même si je dois arroser mes pieds de tomates, constater le ravage des cultures à travers le poste de télévision et suivre jour par jour la progression des départements classés en zone rouge, j’ai voulu comprendre.

D’abord, j’aimerais savoir où est passée l’eau, celle qui refuse de pleuvoir ou de couler dans les rivières.

Ensuite, j’aimerais que l’on m’explique pourquoi tout le monde se met à faire de l’irrigation dans des régions réputées humides ?

Enfin, pourquoi tout ce « foin » alors que par nature, l’agriculture est une activité aléatoire de part les incertitudes météorologiques et les aléas climatiques grandissants?

I. Revenons donc sur le cycle de l’eau pour savoir où elle se trouve !

Le soleil fait évaporer l’eau des mers , des rivières mais aussi celle des continents, arides ou végétalisés car TOUT contient de l’eau !

Cette vapeur monte plus ou moins haut dans l’atmosphère. Les gouttes d’eau se forment, se condensent et se regroupent jusqu’à former des nuages.

Les nuages se concentrent et se répandent en pluies, au gré des vents.

L’eau tombe en pluies puis dégouline, ruissèle, se répand, s’insinue se transforme en torrent, rivière, fleuve, avant de retourner à la mer.

Tout « transpire » et produit de l’évaporation, donc, sauf les cailloux…

Il faut donc que vivent les sols, avec de la végétation.

Or nous avons plus de la moitié de la population mondiale qui vit en ville (et cela depuis plus de dix ans). Qui dit ville dit constructions, routes, disparition des forêts et des terres.

De fait, les météorologues ont observés qu’à la verticale des zones urbaines, le climat change. Il est plus sec, plus chaud, avec une faible hydrométrie.

Le phénomène est comparable avec le paysage de nos campagnes : la disparition des haies à la suite de remembrements augmente la force du vent.

La hauteur d’une haie multipliée par 3 indique la distance protégée des vents dominants :

Le vent dessèche la terre. Elle ne permet donc plus l’évaporation.

La couleur de la végétation (du vert sombre au vert clair) favorise ou non l’évapotranspiration (pour les amoureux des chiffres et des calculs, suivez le guide !)

Avec le remembrement, les nouvelles parcelles ont été ceinturées par de nouveaux fossés, véritables saignées drainantes. Après un orage, l’eau coule à gros bouillons, ravine la tranchée et s’écoule dans les ruisseaux. Les étangs et autres cours d’eau prennent alors une couleur marronnasse, boueuse.

Le retour des eaux de ravine à la mer prend désormais quelques heures quand « autrefois » il fallait une ou plusieurs journées… Parce qu’en plus, les petits bassins et mares pour les bêtes ont été comblés pour gagner trois sillons de culture …

Ce retour trop rapide à la mer empêche l’infiltration dans les sols, jusque dans les nappes phréatiques. C’est en quelque sorte de l’eau « perdue » localement.

Ces limons perturbent également les embouchures de fleuves côtiers. Mais c’est une autre histoire !

Quelle part d’eau prélevons-nous ?

Au cours de ses divers écoulements au sol, animaux et végétaux puisent leur part pour la soif.

L’Homme, lui, a une altération particulière car en plus d’en user pour sa boisson et ses ablutions il l’utilise pour son « industrie » (cuisson des aliments, irrigation, utilisation au cours de processus de fabrication ou de refroidissement …).

Et voici ce qu’annoncent ministère et agences de l’eau :

Répartition des prélèvements d’eau par usage et par ressource

En 2007, 31 600 millions de m3 prélevées au total en France :

  • 59 % (18,8 Mm3) pour la production d’énergie
  • 18 % (5,8 Mm3) pour l’eau potable
  • 12 % (3,9 Mm3) pour l’irrigation
  • 10 % (3,1 Mm3) pour les besoins de l’industrie

Par contre, le site «planètoscope » explique que l’agriculture consomme 70% des prélèvement d’eau, l’industrie 20% et les particuliers 10% … Qui croire et comment vérifier le mode de calcul de chacun ?

Le résultat est d’autant plus différent que le Bureau des Recherches Géologiques et Minières  censé recevoir toutes les déclarations de travaux de forage ou station de pompage n’est pas systématiquement averti par les agriculteurs … Les SAGE s’en sont aperçus et travaillent à recenser et équiper de compteurs d’eau chaque installation.

Quant aux zones de prélèvement:

  • 82 % proviennent des eaux de surface
  • 18 % proviennent des eaux souterraines

Source : Agences de l’eau / SOeS – 2010 (Données 2007)

C’est avec ce genre de chiffres, qu’il est possible de culpabiliser les gens et leur demander un « effort » pour « aider » le secteur agricole en renonçant à nos ablutions, chasse d’eau, lave-linge et autres piscines, voitures propres (soit 150 litres par jour et par personnes environs ) et justifier les tarifs des régies ou des concessions des services des eaux.

Je crois également que c’est aller un peu vite en besogne parce l’eau domestique prélevée retourne toujours à la mer, lavée, épurée.

L’eau de l’énergie aussi : barrages pour faire tourner les turbines, circuits de refroidissement des centrales …

Le cycle de l’eau est respecté.

Par contre, l’eau peut être consommée sans retour immédiat. C’est ce que l’on appel la part consommée (à ne pas confondre avec la « part de l’ange » des distillateurs 🙂 …):

Répartition de la consommation d’eau par secteur d’activités

Sur les 32,6 milliards de m3 prélevés, 5,75 milliards, que l’on appelle « part consommée », ne retourne pas au milieu naturel.

Cette part consommée se répartit comme suit :

  •  49% pour l’irrigation (2,8 milliards de m3)
  •  24% pour l’eau potable (1,4 milliards de m3)
  •  23% pour la production d’énergie (1,3 milliards de m3)
  •  4% pour l’industrie (hors énergie) (0,25 milliards de m3)

Source : Ministère chargé de l’écologie – 2007

Cette part consommée est donc cette eau contenue dans le produit agricole (la sève, le jus, l’eau des cellules végétales …).

De même, il ne faut pas oublier que l’irrigation agricole a vu son activité se développer de manière exponentielle depuis les années 1980, largement aidée en cela par les subventions européennes et locales, dans tous les départements, ce que nous allons voir un peu plus loin.

Nous assistons donc à une véritable main mise sur la ressource hydraulique jusque dans des zones réputées « humides ».

II. Comment cela s’explique-t-il ? Pourquoi irriguons-nous tant ?

Selon le « courrier de l’environnement » n°34 de juillet 1998

« L’irrigation est la tendance la plus lourde de l’agriculture française de cette fin de siècle. Entre 1988 et 1995, la surface totale irriguée est passée de 1,15 à 1,62 million d’hectares, soit une augmentation moyenne de 5% par an. (…/…)

En 1996, sur le bassin Seine-Normandie, les surfaces irriguées ont représenté 110 000 hectares environ. (…/…)

La nappe des calcaires de la Beauce, qui s’étend de la région parisienne au nord du Cher et recèle plus de 10 milliards de m3 d’eau, connaît une baisse continuelle de son niveau depuis le début des années 80. Ce phénomène s’est accéléré avec un déficit pluviométrique sur la région constant depuis 1989. (…/…)

En 1996, il n’est tombé que 438 mm d’eau à Orléans. Dans le Loiret, des ruisseaux ont, semble-t-il, disparu définitivement. Le département de l’Aisne connaît lui aussi de forts prélèvements dus au maraîchage. »

Ainsi, nous observons un cumul de facteurs qui obèrent l’avenir des nappes phréatiques et donc nos ressources en eaux.

Sous nos latitudes, les nappes se « rechargent » (se remplissent) grâce aux précipitations d’automne et de printemps.

Or, il pleut moins et l’agriculture ponctionne toujours plus.

Le manque de précipitation n’explique pas tout : la pratique agricole a changé.

Voici un exemple, celui de l’Isère :

Chiffres clés de l’irrigation en Isère en 2004

  • 23 500 ha irrigués, accroissement de 81 % de la surface totale irriguée entre 1988 et 2000
  • 1 555 exploitations irrigantes, dont 738 irriguent à partir de prélèvements individuels et 817 irriguent à partir d’un réseau collectif
  • irrigation principalement par système d’aspersion, seulement 285 ha par système gravitaire
  • 60 % des surfaces irriguées destinées à l’irrigation du maïs
  • 54 structures collectives d’irrigation : 36 Associations Syndicales Autorisées (ASA) ou Association Syndicale Libre (ASL), 2 structures communales ou intercommunales, 16 (CUMA)
  • besoins effectifs en eau pour une culture de maïs : 1 700 m3/ha en année moyenne et 2 600 m3/ha en année quinquennale sèche
  • besoins effectifs en eau pour une culture de vergers : 2 000 m3/ha en année moyenne et 2 900 m3/ha en année quinquennale sèche

Source : Schéma Départemental de la Ressource en Eau et de ses usages

Source : Présentation de l’agriculture en Isère.

Auparavant, les professionnels arrosaient pour ne pas perdre la récolte. Maintenant, ils arrosent pour garantir le taux de protéïne du blé ou du maïs ( Lire : La France Agricole numéro 3068). Une céréale gorgée d’eau profite mieux des apports en azote, multiplie ses épis et offre un grain de meilleure qualité, mieux rémunéré par l’industrie agro-alimentaire.

Il semble que la pression des industriels pour obtenir un produit «normalisé » soit à l’origine du problème … sans oublier l’internationalisation des cours des matières premières de la bourse de Chicago (les contrats « futures ») qui permet à ces mêmes industriels d’exiger un alignement des prix parce qu’ils peuvent acheter à travers le monde, selon les règles ouvertes de l’OMC …

La PAC est également en cause à travers les subventions différentes qu’elle verse selon les cultures.

Il est parfois plus rentable de faire telle culture une année plutôt qu’une autre.

Il n’est plus temps d’avoir une « terre à blé » ou à autre chose. Il faut connaître le prix de la subvention à l’hectare avant de semer.

Les subventions liées à l’impact écologique ne sont pas encore de mise pour inverser la tendance.

Pourtant des efforts sont à l’œuvre, comme en témoigne les derniers travaux du Conseil Economique, Social et Environnemental.

Il y a une autre difficulté : les hybridations. Le maïs n’est plus forcément la plante la plus exigeante en eau.

Il y a plus de trente ans, un voisin expliquait que le maïs vivait la tête au soleil et les pieds dans l’eau. A l’entendre, on pouvait croire la plante être une variété de riz !

Désormais, il existe un maïs sobre, cultivable partout ! Il permet l’ensilage des fibres pour remplacer le tourteau de soja (importé des USA) dans les zones d’élevage. Bien qu’hybride, cette plante n’a pas forcément sa place dans toutes les régions.

Nous avons donc ci-après un tableau qui laisserait rêveur un cultivateur du début du XXème siècle :

Quantité d’eau nécessaire aux cultures

  • 238 litres/kg de maïs ensilage
  • 346 litres/kg de banane
  • 454 litres/kg de maïs grain
  • 524 litres/kg d’orge
  • 590 litres/kg de pomme de terre
  • 590 litres/kg de blé
  • 900 litres/kg de soja
  • 1600 litres/kg de riz pluvial
  • 5000 litres/kg de riz inondé
  • 5263 litres/kg de coton

Source : CNRS – Dossier scientifique : l’eau

La consommation d’eau du blé est liée à la pratique de l’arrosage en fonction de l’apport d’azote.

Nous voici arrivés à un moment crucial.

Le climat tempéré subit le réchauffement climatique et l’industrie agro-alimentaire impose des critères de qualités incompatibles avec nos ressources en eau.

Si le secteur agro-alimentaire performant à l’exportation continue à être soutenu, la ressource en eau risquera d’être compromise. Quand la terre sera sèche et qu’il n’y aura plus d’eau, nous n’exporterons plus et nous mourrons de faim.

Il semble pourtant qu’une prise de conscience émerge au travers des actions des diverses agences de l’eau (site eaufrance carte des SDAGE : le site du bassin seine-Normandie est particulièrement intéressant pour ses cartes ). Elles classent les nappes phréatiques selon les menaces, exigent des compteurs d’eau sur chaque puits de forage et facturent de plus en plus l’eau aux professionnels.

Il n’est que temps !

Des cultivateurs courageux tentent également de reprendre la main sur la filière (concentration verticale, du producteur au consommateur final) afin de fixer leurs règles en fonction des conditions du terrain et selon des chartes qualités-environnementales.

Le Conseil Economique, Social et Environnemental semble aussi prendre en compte le problème lors de ses travaux sur la nouvelle PAC.

Si l’industrie agro-alimentaire a permis au lendemain de la seconde guerre mondiale de nourrir rapidement et à bon compte les populations rescapées, elle risque de nous affamer demain.

Une agriculture raisonnée et raisonnable devrait en outre réduire les surproductions détruites alors que tous (sur la planète), nous ne mangeons pas à notre faim.

La connaissance et la technologie ne sont rien sans l’ambition et des Hommes qui les utilisent.

Fultrix.

Mise à jour du 8/06/11 :Cartographie satellite du taux d’humidité des territoires.

Publicités

A propos fultrix

European civis sum ! Είμαι Ευρωπαίος πολίτης !
Galerie | Cet article, publié dans Choix de société, Chroniques, est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s