Le gaz de schiste : une bombe écologique, géopolitique et financière


J’ai déjà eu l’occasion de publier par ailleurs cet article, en février dernier.
Je le mets en ligne aujourd’hui pour l’enrichir des dernières initiatives parlementaires, gouvernementale ou associatives.

Bienvenu dans cet article qui sent le gaz, l’argent et les tensions internationales, sur fond de crise économique, énergétique et géostratégique.

Tout commence par la convergence d’annonces et publications diverses.

Durant l’été 2010, le gouvernement décide de nouveaux tarifs pour le rachat de l’énergie photovoltaïque produite en France. Depuis le début de l’année 2010, le sujet fâchait les producteurs et les défenseurs des accords du « Grenelle de l’environnement ». Un recours en annulation auprès du Conseil d’Etat est même pendant sur le fond, après son rejet à la suite d’une procédure d’urgence engagée.

Le dix-sept janvier deux mille onze, le Journal Officiel publie un décret autorisant la circulation sur notre territoire de camions de quarante quatre tonnes, alors que nous « plafonnons » à quarante.

Le journal télévisé nous avait préparé à cette modification avec un reportage sur les camions australiens, « longs comme des convois ferroviaires » avait exagéré le journaliste.

Le vingt janvier deux mile onze, un autre décret dissout la commission de sécurité du transport, de la distribution et de l’utilisation du gaz. Là, nous n’avions pas eu d’effet d’annonce.

La logique de toutes ces décisions a éclaté à la lecture du dossier paru dans le « supplément dominical » du Monde du vingt-deux janvier deux mille onze, consacré au gaz de schiste.

A moins, bien sûr, que j’ai mauvais esprit et qu’il ne faut voir là qu’un concours de circonstances.

Je vous propose donc de passer en revue et dans l’ordre les aspects géologiques et financiers (I) puis les enjeux écologiques face à ceux de la géostratégie (II).

  1. Présentation géologique et financière :

A. Le gaz de schiste

Pour comprendre l’appellation, vous n’échapperez pas à un petit cours de géologie !

1. Théorie :

Il existe trois types de roches : les roches magmatiques, les roches sédimentaires, les roches métaphoriques.

Les roches magmatiques se forment lors d’éruptions volcaniques. Le magma (la lave) produira, selon son mode d’expulsion de la cheminée du volcan, sa vitesse de refroidissement etc…, un type de roche (du granite ou du basalte, par exemple).

Sous l’action du vent ou de l’eau et de ses composants chimiques, les roches magmatiques s’érodent. A ce sable qui s’écoule peuvent s’ajouter des résidus organiques (végétaux ou animaux). Tout ce mélange s’accumule suivant le relief, se sédimente, s’agglomère, se cimente formant à la suite des couches de nouvelles formes minérales, les roches sédimentaires .

Mais un tel empilement compresse les couches les plus anciennes et donc à la base de ce « mille-feuilles », les échauffe et recombine les structures minérales au point de former des roches métamorphiques.

2. Cas pratique :

Pour illustrer cette évolution, je vous propose de suivre l’évolution du granite.

Cette roche magmatique composée de mica, de feldspath et de quartz, s’érode et forme des sels alcalins et calcaires qui se dissolvent dans l’eau. A la suite d’évaporation, les sels se sédimentent et peuvent se recombiner en argile. Lorsque cette argile est soumise à la pression d’autres roches venues à sa suite, elle se métamorphose en schiste.

Parce qu’il contient des éléments organiques, le schiste contient des « bulles » de gaz.

Nous voici donc avec du gaz de schiste.

Que les géologues qui me lisent me pardonnent ce raccourci grossier.

Concernant ce gaz de schiste, il s’agit d’un gaz naturel. Mais attention, cela serait trop simple, il n’existe pas un mais des gaz naturels.

La distinction vient de leur origine de formation et de leur type de gisement.

Par contre, du gaz naturel, quel qu’il soit, demeure toujours, à la base, du méthane.

Je vous épargne le cours de chimie ! Encore que …

B. L’exploitation minière :

1. La réglementation :

Pour faire simple, la surface de la terre est à la libre disposition des propriétaires terriens.

Pour le sous-sol, passée la cave, l’Etat s’arroge le droit de disposer du sous-sol selon le code minier.

Rien ne peut être extrait sans son accord.

Dans un premier temps, pour trouver du schiste, il faut « sonder » le terrain datant du carbonifère ou du lias (jurassique inférieur). Et pour prospecter dans les règles, il faut s’adresser à la Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (direction ayant récupéré certaines attributions de l’ancienne DRIRE) puis remplir le formulaire (« Déclaration de sondage, ouvrage souterrain ou travail de fouille» appelé il y a encore peu « Fiche de déclaration préalable aux travaux souterrains ») selon les exigences de l’article 131 du code minier.

Lorsque les résultats permettront de passer en phase « d’exploitation », il faudra demander une concession auprès de l’Etat. Elle pourra être accordée par décret en Conseil d’Etat après enquête publique favorable (art.25 code minier). Ce même code prévoit dans son article 26 que cette concession peut être demandée et obtenue durant la phase de prospection, obtenue grâce à un permis exclusif de recherche.

Mais comme nous ne sommes pas encore à la demande de concession, il n’y a pas encore eu d’enquête publique engagée …

Et il faudra attendre l’issue des travaux de fouilles pour que les services techniques du ministère , en vertu de l’article 132 du code minier, informent les maires des communes concernées par les fouilles. Ce n’est pas encore le cas si j’en crois les divers articles de la presse locale du sud-est ou d’ailleurs … Et l’information risque de ne pas sortir au grand jour avant longtemps puisque l’article 134 qui suit permet de garder l’information confidentielle pour dix ans ou plus vis à vis des « tiers ».

Enfin, pour conclure cet aspect juridique, si une concession se limite à une durée n’excédant pas cinquante ans, il est toujours possible d’en obtenir prorogation par tranches successives n’excédant jamais vingt-cinq ans …

2. Les sociétés impliquées

Il y a beaucoup de monde !

Dans un premier temps vous pouvez consulter le document au format pdf du « Bureau Exploitation Production des Hydrocarbures » à la page 17. Il date de Novembre 2009.

Il existe également une carte interactive des données pétrolières sur le site de ce ministère.

En vrac, je peux vous citer :

Total, Denvon Energy, Schuepbach energy LLC (Dallas Texas), GDF-Suez, Chesapeake Energy, Dale, Toreador Ressources, Hess, Le consortium Gash et IFP Energies nouvelles.

Pour le sud de la France, je vous renvoie aux permis eux-même :

Permis de Montélimar ; Permis de Nant, Permis de Villeneuve de Berg

  1. Enjeux écologiques contre enjeux géostratégiques :

A. Les méthodes d’exploitations

1.L’exploitation des « puits » :

a. La technique :

Pour les amoureux de la technique de fracturation je vous renvoie ici.

Pour ceux qui ne comprennent qu’avec un schéma, je vous recommande ce site.

Pour résumer, le sous-sol comporte diverses roches et n’est pas constitué d’un bloc. Il est parcouru de failles. Celles qui traversent les couches de schiste permettent la remonté du gaz. Seulement cela ne suffit pas en terme de « débit » parce que ce gaz est stocké dans les pores de la roche.

Il faut donc « l’aider » à se concentrer dans de plus grandes poches puis à remonter pour sortir dans les meilleures conditions pour les industriels.

La technique, développée par la société Halliburton, s’appelle la « fracturation hydrolique » (fracting).

Il s’agit de créer des failles à l’aide de détonations souterraines par explosif, comme autant de mini-séismes. Pour que la faille ne se referme pas à la suite d’un effondrement sur elle-même, de l’eau, du sable et des billes de céramiques sont injectés.

La pression est de six cents bars et il faudrait entre sept et quinze mille mètres cube d’eau (7 à 15 millions de litres) pour chacune des failles. Sachant qu’il faut plusieurs failles pour qu’un puits produise beaucoup et durablement et qu’il est possible d’implanter un puits tous les deux ou cinq cents mètres… vous imaginez les volumes d’eau nécessaires.

Les failles doivent converger vers les puits pour que le gaz remonte, mélangé au sable, l’eau et toutes les matières rencontrées dans les diverses couches traversées…

Le forage peut être particulièrement profond, de un à quatre kilomètres semble-t-il.

b. Les risques écologiques de cette exploitation :

  • De par les produits utilisés :

Le gaz est volatil (moins dense que l’air). Il peut exploser avec un effet de souffle.

Si elle converge vers le puits, la faille peut également se prolonger vers une autre direction et déboucher dans une nappe phréatique, par exemple, jusqu’à votre robinet d’eau, comme des Texans de Fort Worth en ont fait la terrible expérience (documentaire « gasland »).

Les résidus remontés à la surface peuvent être de la famille des hydrocarbures ou des métaux lourds.

De même, l’eau utilisée pour l’injection n’est pas forcément « potable » et peut se charger de sels de divers minéraux.

Pour garantir l’étanchéité des puits, des films plastiques sont prévus mais pas forcément fiables.

  • De par les risques d’accident lors de l’exploitation ou du transport des matières :

Je vous envois à des exemples relevés sur le continent américain.

2.Le transport du gaz

a. Par camion-citerne :

Aux Etats-Unis et au Canada , tout se fait par camion-citerne.

Si vous transporter le gaz sous forme liquide dans une citerne, la contenance peut varier de 40 à 60 m3 avec deux ou trois essieux (la « barre » qui relie la roue gauche à celle de droite, avec une indication de poids maximal autorisé selon le modèle…).

Transporter du gaz liquide permet de remplir la citerne … mais c’est lourd et délicat à manier dans les virages. Des accidents peuvent survenir et entrainer ce que l’on appelle une boule de feu de gaz liquide qui irradie tout sur son passage, sur plus de un kilomètre et demi à la ronde … Le BLEVE pour les anglo-saxons. Et encore, mon exemple ne vous parle que de bombonnes de gaz propane moins calorifère que le méthane …

Avec la modification prévue du « tonnage » des camions évoquée en introduction, je me suis renseignée auprès de chauffeurs routiers.

Le « quanrante-quatre tonne » est utilisé dans de nombreux pays européens. Il s’agirait donc d’une harmonisation communautaire. Il y aurait des discussions entre spécialistes et professionnels portant sur l’intérêt de passer de cinq à sis essieux (deux pour le « tracteur » et trois ou quatre pour la « remorque ») pour faire face à la surcharge. Le choix n’est pas neutre en terme de surcoût, des pneumatiques, entr’autre.

En France, les camions de plus de quarante tonnes circulent déjà. Ils vont de quarante-huit à cinquante deux tonnes et concernent surtout le matériel agricole (pour les betteraves ou les moissons) ou aéronautique (Airbus et ses tronçons d’avions), tous équipés d’un ou plusieurs gyrophares oranges.

Quant aux longueurs des « convois » elles s’échelonnent de treize à dix-neuf mètres pour la seule remorque. Il ne faut jamais tenir compte de la longueur du « tracteur ».

Tout dépassement de tonnage requiert l’autorisation préfectorale de circulation, selon un itinéraire imposé.

b. par canalisation :

Pour le gaz devant circuler dans des canalisations, il fallait, depuis le décret du 4 janvier 2006, passer par la commission de sécurité du transport, de la distribution et de l’utilisation du gaz, regroupant des techniciens et des producteurs. Cette commission devait donner des avis sur toutes les questions techniques que lui soumettait le ministre chargé du gaz.

Pour ce dossier, il faudra se contenter du rapport de la direction générale de l’énergie et du climat parce que cette commission a été dissoute par un décret du vingt janvier deux mille onze.

Avec le décret du quinze octobre mille neuf cent quatre-vingt-cinq, les canalisations sortant du puits pour intégrer une zone de stockage (de type « sphère ») relèvent de l’autorisation ministérielle ou préfectorale selon divers critères. C’est trop technique pour que je puisse développer.

Maintenant que les aspects techniques sont passés en revue, voyons comment sera politiquement abordé le dossier.

Selon l’article 31 du code minier « Les titulaires de concessions de mines hydrocarbures liquides ou gazeux sont tenus de payer annuellement à l’Etat une redevance à taux progressif et calculée sur la production. Cette redevance est due rétroactivement au jour de la première vente des hydrocarbures extraits à l’intérieur du périmètre qui délimite la concession. Le quart du produit de cette redevance est versé à la caisse autonome nationale de sécurité sociale dans les mines. »

Si ces forages représentent l’avenir énergétique, cette « manne » (En pourcentage de la valeur
de la production départ champ) ne peut pas laisser indifférent en ces temps où l’état financier de notre pays nous est présenté comme « catastrophique » voire « quasi en faillite »…

B. Le « dessous des cartes »

1.Le choix énergétique fossile :

L’Europe est fournie en gaz naturel dit « conventionnel non associé » et livrée par gazoducs ou méthaniers.

Pour des informations plus techniques sur le gaz et son exploitation, je vous renvoie à cette page.

Préférer le gaz à la production d’énergie renouvelable est une « solution de facilité ».

Les infrastructures sont déjà en place et les industries du secteur particulièrement puissantes ne souhaitent pas investir dans des domaines qu’elles maitrisent moins technologiquement et qui pourraient remettre en cause leur puissance économique.

D’ailleurs, la bourse surveille attentivement les prospections de Total dans le sud de la France et les sociétés Nord-Américaines prennent quelques libertés avec la réglementation et les consignes de sécurité.

Même si le gaz est estimé moins polluant que le pétrole lors de sa combustion, politiquement, cette décision renie les orientations prises lors du « Grenelle de l’environnement » et va à l’encontre des préconisations établies à la suite des diverses conférences internationales sur le réchauffement climatique. C’est la remise en cause de la parole donnée de l’Etat lors de négociations âpres où chacune des parties s’est résolue à des compromis. Ce manquement grave sera préjudiciable lorsqu’il faudra revenir à de nouvelles négociations. La confiance n’y sera plus.

Cela augure mal pour l’industrie du photovoltaïque qui tentait de prospérer en Europe.

2.Le prix de l’indépendance énergétique

Par contre, le rapport des forces entre pays producteurs et pays consommateurs va terriblement changer. Selon certains observateurs l’augmentation de la production de gaz de schiste aux États-Unis et au Canada pourrait contribuer à empêcher la Russie, le Qatar, et l’Iran de dicter des prix plus élevés pour le gaz qu’ils exportent vers l’Europe.

Tout cela parce que les réserves mondiales de ce gaz représenteraient quatre fois celles du gaz conventionnel. Pour se convaincre que se sujet est hautement sensible, il suffit de se souvenir des coupures du gaz russe en route pour l’Europe dans le gazoduc passant en Ukraine. Les relations diplomatiques ne l’étaient plus trop… Même sujet d’inquiétude avec l’instabilité des nouvelles républiques d’Asie Centrale et la guerre éclair, en Août deux mille huit, entre les Russes et les Géorgiens …

Bref, l’enjeu est bien trop important pour que les considérations écologistes soient prises en considération …sauf si les populations se saisissent du dossier avant qu’il ne devienne leur problème.

D’ailleurs, déjà aux Etats-Unis, ceux qui informent et témoignent des conséquences dramatiques de ce type d’exploitation sont signalés comme terroristes

C’est dire le scandale ! Il doit bien valoir celui des OGM, des produits pharmaceutiques, ou bien AZF à Toulouse.

Fultrix.

Mise à jour :
Le problème n’est pas cantonné au sud de la France !
Les industriels de l’exploitation se rebiffent et soignent leur image.
L’inquiétude traverse toutes les couches de la population.
Les parlementaires se saisissent du problème, quelque soit la couleur politique.
Le gouvernement cherche à calmer le jeu.
Le projet d’ordonnance réformant le code minier source de suspicions.
Pour contrer le gaz de schiste, voici le gaz de « shit » … qui pourrait également promouvoir les toilettes sèches.
Dossier extrait de la revue « courrier des maires » de Mai 2011.
http://www.rtflash.fr/methane-future-matiere-premiere/article

Mises à jour :
juillet 2011
: Pour le transport de produit sous pression : nouveauté réglementaire.
Un article du New-York Times évoque les divers problèmes rencontrés par les populations, les entreprises et les autorités, locales, ou non.
Possible retrait des permis d’exploiter ?
12/10/2011 : Rejet d’une proposition de loi interdisant l’exploitation des gaz et huiles de schiste.
08/11/2011 : Séisme et fracturation hydraulique en Grande-Bretagne. Dossier repris sur le site Futura-Sciences.
03/12/2012 :
La population des rocheuses et d’ailleurs commencent à se rebiffer contre l’arrogance et le sans gène des compagnies qui n’hésitent plus à investir les zones urbaines dans le seul but de forer. L’eau devient également un enjeu à cause des besoins des agriculteurs et des extracteurs alors que sévit une importante sècheresse.
29/03/2016 : Les cartes de séismes, américaines, inclues la fracturation hydraulique …

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A propos fultrix

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3 commentaires pour Le gaz de schiste : une bombe écologique, géopolitique et financière

  1. F FILLON vient de se pencher au dessus d’un forage de gaz …de chit , il a compris l’inquiétude des français en pétard… de chit . Contaminé au tetracannabinol il annonce le 13 04/2011 que les autorisations d’expoitation données par un poivrot imbibé sont annulées . Vive le chit , à bas l’alcool

    LM du 15/04/2011

  2. Ping : Quand l’Artique se transforme en jacuzzi à effet de serre ! | Calami, ite !

  3. Ping : Le plein, à quel prix ? | Calami, ite !

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